N°75 - 2021/2

Libre nécessité & cognition

Monier Cyril & Khamassi Mehdi
Appel à contribution pour le numéro spécial (n° 75) du journal (Intellectica.org) coordonné par Cyril Monier & Mehdi Khamassi.

Argumentaire
Le libre arbitre est classiquement défini comme le fait que notre volonté est la source consciente et ultime de chacune de nos actions, ultime dans le sens que notre volonté n’aurait ni déterminants, ni sources antérieures. Les liens entre le libre arbitre, le déterminisme et la responsabilité sont un des sujets les plus débattus en philosophie et les discussions ont été fortement ravivées par les sciences cognitives depuis les expériences de Libet dans les années 80 avec une littérature très abondante. Dans ces échanges actifs entre disciplines, l’expérience personnelle du libre arbitre et/ou du déterminisme de nombreux contributeurs vient souvent interférer avec l’argumentation scientifique ou philosophique ce qui est en fait un sujet passionnant en soi. Deux positions principales s'opposent : - D'un côté, une défense du libre arbitre comme source ultime de nos actions, en rejetant tout simplement le déterminisme (incompatibilisme) ou en l’atténuant (compatibilisme). Toute remise en question du libre arbitre est perçue comme une menace pesant sur la responsabilité morale considérée comme essentielle au maintien de la société - D'un autre côté, un rejet du libre arbitre considéré comme incompatible avec le déterminisme. C'est la position dominante en psychologie et en neurosciences cognitives. Nos prises de décision et nos actions seraient produites par des processus inconscients suivis par un sentiment de liberté illusoire. Nous ne serions alors pas responsables de nos actions, et donc pas dignes ni de blâmes ni d’éloges.

Ce numéro est l’occasion d’examiner une troisième position qui considère le libre arbitre, vu comme un libre décret, comme un concept erroné mais qui défend une liberté humaine au sein du déterminisme causal comme émanant d'une libre nécessité telle que l'a définie Spinoza. Cette position s'inscrit dans une démarche naturaliste, cohérente, déterministe mais non réductionniste, avec des causalités ascendantes et descendantes, un rejet clair du dualisme et remettant l’homme au sein de la nature dans la continuité du vivant. Ce que nous sommes et le monde dans lequel nous vivons déterminent nos choix, et nos choix déterminent le monde. Cette approche de la liberté peut donc être considérée à la fois comme une position incompatibiliste dans sa défense du déterminisme et son rejet du préjugé que constitue le libre arbitre et à la fois une position compatibiliste puisqu'il défend une autre forme de liberté humaine conciliable avec le déterminisme causal qui ne doit pas être considéré ni comme un fatalisme, ni comme une prédétermination. A noter que de nombreux auteurs compatibilistes défendent une conception de la liberté proche sans pour autant se référer à Spinoza. Ce numéro est notamment l’occasion de promouvoir l'idée ici que dissocier clairement les concepts de libre arbitre et de libre nécessité permettrait de clarifier de manière salutaire ces débats. De plus le concept de déterminisme causal dans le sens de la nécessité doit être dissocié de la compréhension scientifique de cette nécessité, ainsi que du réductionnisme matérialiste. A titre d'exemple, la complexité du cerveau, son comportement critique, ainsi que la variabilité ou la plasticité neuronale dans les processus perceptifs et décisionnels ne peut en aucun cas rendre compte du libre arbitre. La libre nécessité s’inscrit à l'échelle de l'individu en interaction avec son environnement.

Ces questionnements ont également des conséquences éthiques et sociétales que nous souhaitons examiner dans ce numéro. Au-delà de la liberté, il nous faut comprendre comment orienter nos vies de manière éthique et quelles sont nos marges de manœuvre. La liberté vue comme une libre nécessité est un programme d'émancipation qui demande un renversement de perspective : le désir spontané considéré comme la quintessence du libre arbitre perd sa souveraineté et doit être interrogé. Selon Spinoza, conquérir sa liberté consiste à combattre la forme passive du désir et de devenir actif grâce à la connaissance des causes de nos désirs, permettant l'accomplissement cohérent de soi-même par soi-même. Ainsi la liberté est l'autonomie d'un désir qui, pour la plus grande partie de ses actes, est son propre fondement et sa propre référence. Cette liberté ne nous est pas donnée au départ et n'est jamais absolue, elle s'acquiert par une meilleure connaissance de nous-même, des sources de nos désirs, comme le désir mimétique, et de tout ce qui influence nos prises de décision en général. C’est une adhésion consciente à notre propre nécessité intérieure. Elle s'acquiert dans l'effort en développant et exerçant un meilleur contrôle attentionnel et émotionnel, une meilleure compréhension des conséquences de nos actions et de leurs répercussions innombrables dans un monde interdépendant. La notion de soin portée à la fois à nos corps et à notre esprit devient alors essentielle pour développer notre liberté intérieure et recoupe la notion d’équanimité. C’est donc avec un travail et un apprentissage continu conduisant à une plus grande autonomie décisionnelle, conscient et inconscient, tout en prenant en compte un plus grand nombre de paramètres internes et externes, que nous pouvons parvenir à prendre des décisions plus sages et donc plus "libres" dans le sens qu'elles reflètent plus fidèlement ce que nous sommes. Dans ce processus d'émancipation, la connaissance et la lutte contre les préjugés sont des éléments essentiels, en particulier le préjugé du libre arbitre qui nous empêche d'interroger la source de nos désirs en les considérant comme premier, le préjugé finaliste qui inverse les causes et les effets, et le préjugé dualiste. Cette liberté s'inscrit dans l'évolution et le développement, nous pouvons considérer la phylogenèse et l'ontogenèse humaine, ainsi que sa culture, comme un mouvement continu vers plus ou moins d’autonomie, le plus étant souhaitable pour permettre l'émergence d'un sujet responsable.

Cette conception de la liberté semble mieux s'accorder avec les sentiments d'agentivité et de responsabilité étudiés récemment par les sciences cognitives et devrait permettre de mieux appréhender le rôle de la conscience dans l'apprentissage de l'autonomie décisionnelle. Les sciences cognitives s'intéressent à nos nombreux biais de jugement avec l'idée que la connaissance et la compréhension par chacun d'entre nous de ces biais cognitifs peuvent nous aider à prendre de meilleures décisions. Nous nous intéresserons par exemple à l'étude de la dissonance cognitive, au rôle des émotions, à la mise en évidence des différents systèmes de prise de décision produisant toute une série de biais cognitifs : biais de disponibilité, de récence, émotionnel, d’ancrage, de confirmation, de prédiction, d’auto-justification. Pour comprendre ce qui détermine nos désirs et nos comportements, il est essentiel également d'étudier en détail les influences sociales et en particulier les bases neuronales du mimétisme. La libre nécessité semble également proche de la conception de la liberté que se font les gens ordinaires comme en témoigne la psychologie expérimentale. D'après ces études, la plupart des gens ne ressentent pas le déterminisme comme une menace pour la liberté de choix mais sont plus effrayés par l'idée que ce soit notre cerveau qui prenne les décisions indépendamment de notre conscience, démontrant une fois de plus les problèmes générés par une vision dualiste du corps et de l'esprit.

L’objectif de ce numéro d'Intellectica ayant pour thématique "Libre nécessité & cognition" est d'explorer et de confronter plus en détails cette notion de liberté au regard des connaissances récentes issues des travaux des sciences de la cognition. Le terme cognition sera également ici à prendre au sens large de connaissance. Ainsi la thématique centrale est d’examiner et d’expliciter comment la connaissance et quels types de connaissances peut permettre à l'homme de cheminer vers la liberté. Comme de nombreux philosophes et scientifiques l’ont explicité ces dernières années, la philosophie de Spinoza offre un cadre naturaliste, cohérent et non réductionniste pour pouvoir discuter, interpréter et intégrer les résultats des neurosciences et des sciences de la cognition sur la prise de décision, la volition, les phénomènes de conscience, le rôle de l'attention, des émotions, le sentiment d'agentivité et de responsabilité. Nous aimerions poursuivre cette démarche et développer les échanges entre philosophie et neurosciences dans cette thématique.

Les articles, en français ou en anglais, publiés par Intellectica ne sont pas techniques de sorte qu’ils peuvent être lus par un public plus large de lecteurs ayant déjà une certaine accointance avec le domaine. Les articles sont donc de nature épistémologique et tentent de rendre compte des tendances de fond d’une thématique. Vous pouvez consulter les archives en ligne d’Intellectica pour voir le type d’article que la revue a publié au fil des ans (http://intellectica.org/fr/numeros).

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Date limite / Deadline : 1er mars 2021