N°88
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2028-1
La cognition sociale comparée: coopération, socialité, cognition Que compare-t-on vraiment ?
Mondémé Chloé
Date de soumission des manuscrits : Mars 2027
Date de publication : Dec 2027
Merci de faire parvenir à la coordinatrice du numéro (chloe.mondeme@cnrs.fr) une note d’intention, idéalement avant Septembre 2026.
Envoyez votre manuscrit (ou vos questions) à soumission@intellectica.org
Instructions aux auteurs : http://intellectica.org/fr/auteurs
Les articles, en français ou en anglais (pour les autrices et auteurs non francophones), publiés par Intellectica ne sont pas techniques de sorte qu'ils peuvent être lus par un public plus large de lecteurs ayant déjà une certaine accointance avec le domaine. Les articles sont donc de nature épistémologique et tentent de rendre compte des tendances de fond d'une thématique. Vous pouvez consulter les archives en ligne d'Intellectica pour voir le type d'article que la revue a publié au fil des ans (http://intellectica.org/fr/numeros).
Argumentaire du numéro
Les connaissances sur la cognition sociale des animaux non-humains sont généralement établies sur la base d’un raisonnement comparatiste, et une espèce en particulier sert d’étalon : l’espèce humaine, à partir de laquelle, implicitement ou non, on compare, évalue, mesure et tente de comprendre le comportement d’autres espèces. Ce numéro spécial s’intéresse au comportement social, et en particulier à la cognition sociale, entendue en première intention comme une forme de cognition qui se déploie par et dans l’interaction avec autrui. Quand on enquête sur la cognition sociale d’espèces non-humaines dans une perspective comparatiste, que compare-t-on vraiment ? Quels sont généralement les présupposés d’une telle démarche ? S’agit-il d’affirmer que les organismes ont élaboré des formes de cognition ajustées à leurs « niches cognitives » spécifiques, comme le supposerait une conception darwinienne de l’évolution – ou bien évalue-t-on leur capacité à déployer des formes de cognition appréciées pour leur proximité avec celle de l’humain, réinstaurant insidieusement une scala naturae ? Les travaux de recherche contemporains en cognition sociale comparée sont ambigus sur le sujet – et le présent numéro se veut l’occasion d’un examen, historique et critique, approfondi.
Il y a dans l’historiographie de la psychologie comparée une idée répandue, mais mise à mal par Dewsbury (2000) selon laquelle les recherches portant proprement sur la cognition des animaux n’auraient fleuri que dans les années 1960 – les décennies précédentes étant marquées par l’hégémonie du behaviorisme et sa conception mécaniciste du comportement (négligeant ainsi sa dimension proprement sociale) – et qu’elles auraient émergé sous l’impulsion d’une révolution cognitive généralisée, documentée ailleurs dans l’histoire des idées (Shettleworth, 1998). Dewsbury nous rappelle qu’au contraire, dès la fin du 19ème siècle, de nombreux travaux sur « l’intelligence » ou la « mentalité » des animaux existaient déjà, et n’ont pas cessé de se multiplier pendant la période behavioriste, notamment au laboratoire de Yerkes, en Floride (voir Dewsbury, 2000 ; Haraway 1989 ; Montgomery, 2015 ; Thomas, 2024). À condition de définir largement l’étude de « la cognition » comme l’étude d’activités mentales (impliquant l’opération de processus « autres qu’instinctifs ou associationnistes », voir Dewsbury, p. 268), il est clair que ces préoccupations ont été celles des premiers chercheurs intéressés à l’intelligence des animaux, dès la fin du 19ème siècle. Or, ces études avaient déjà fait le constat de l’importance de la dimension « sociale » (i.e. ici, collective, dans l’interaction à deux ou plus) et de l’importance de la coopération dans l’expression de la cognition. Ces hypothèses seront « redécouvertes » par la cognition sociale comparée qui, semble-t-il, ne se revendique pas de ces travaux (mais plutôt de Humphrey (1976) et ses « social functions of intellect »).
Si la psychologie comparée a été déclarée moribonde à partir de la seconde moitié du 20ème siècle (Beach, 1950 ; Lockhard, 1971), et a été de ce fait en grande partie marginalisée (voir Abramson, 2018 pour un tableau complet relatant de manière éloquente l’éviction progressive de toutes les thématiques chères à la psychologie comparée dans les textbooks et les revues du champ), pour autant, l’étude du comportement et de l’intelligence animale n’a pas disparu, bien au contraire. Elle a simplement changé de nom, et très légèrement de focale aussi, ce qui a conduit à accorder une importance plus grande à la dimension sociale de l’exercice de cette cognition.
La psychologie comparée, qui se présentait justement comme l’étude de l’esprit et du comportement chez les animaux (« the study of mind and behavior ») a donc laissé progressivement place à la « cognition comparée », mettant ainsi l’emphase sur les phénomènes de l’esprit plus que sur l’étude du comportement animal. Cette tendance a suivi le déclin du behaviorisme comme paradigme scientifique, et elle témoigne de ce que certains auteurs ont appelé un « cognitive creep » dans les productions en sciences du comportement animal (Abramson 2018 ; Robins, Gosling, Craik, 1999). Elle a bien sûr été grandement favorisée par l’entrée de la philosophie de l’esprit dans le débat sur la cognition animale (voir le numéro spécial de Behavioral and Brain Sciences de 1978). Ce double mouvement, vers la cognition (vs lois comportementales) d’une part, et vers la cognition sociale (vs formes de raisonnement causal) d’autre part, est le cadre général dans lequel ce numéro entend se déployer.
L’objectif du présent numéro spécial est double. Il s’agit à la fois de documenter historiquement ce « cognitive shift » qui a fait passer de la psychologie comparée à une « cognition sociale comparée », tout en prenant soin de nuancer la portée de ce « tournant » : comme nous l’avons évoqué, il y a toujours eu des expériences sur l’intelligence animale qui la reliait dès le début à des questions de cognition sociale (ex. coopération entre deux partenaires pour obtenir une ressource, par exemple). Il s’agit en outre d’examiner les effets et limites d’une approche comparatiste pour l’enquête sur la cognition sociale : à partir du moment où c’est le paramètre social qui est investigué, qu’advient-il des nécessaires processus de standardisation et de réduction au cœur de la démarche expérimentale en psychologie (Logan, 2001 ; Gerber, 2019) ? L’attitude expérimentale suppose en effet des organismes et des procédures standardisées (e.g., le rat Wistar, le labyrinthe, le Wisconsin General Test Apparatus, etc.). Dans les expériences en cognition sociale, la variation individuelle et spécifique (biologique et comportementale) apparait comme un obstacle épistémologique important, souvent négligé par les praticiens, mais mis en évidence par une littérature critique, encore largement marginale mais de plus en plus visible (Andrews & Monso, 2025 ; Bard & Leavens, 2014 ; Boesch, 2007, 2018 ; Braüer & al., 2020 ; Leavens & al., 2014 ; Racine & al., 2008; Webb, 2025). Intuitivement, le problème se pose en ces termes : si les petits individus humains et les individus singes d’une expérience donnée ne sont pas socialisés de la même manière, et ne sont pas non plus exactement soumis au même set-up expérimental (dans l’environnement relativement chaleureux d’un babylab pour les uns, et derrière des barreaux d’une cage pour les autres), que va-t-on au juste évaluer quand on va comparer la cognition sociale du singe et de l’enfant ?
Le numéro accueillera des contributions de la part de chercheuses et chercheurs en histoire des sciences, histoires des idées, philosophie, linguistique, psychologie comparée, et/ou primatologie.
****
Thèmes des articles pressentis pour le numéro (indicatifs)
Un ou des articles en histoire des sciences et des idées portant sur les travaux pionniers de la psychologie animale seraient bienvenus. Il pourrait s’agir par exemple d’examiner les travaux de Margareth Washburn, de George Romanes, de Lloyd Morgan (Animal, Life and Intelligence, 1890), ou encore de se pencher attentivement sur la notion d’insight chez Koehler et sa reprise par Yerkes, sur les travaux de Maier (1929 « Reasoning in white rats »), ou encore sur ceux de LT Hobhouse (1901, Mind in Evolution), afin de discuter et d’illustrer, historiquement et empiriquement, l’idée de Dewsbury (2000) selon laquelle il est inexact de dire qu’avant 1960 il n’y avait pas de recherches sur la « cognition » en psychologie comparée. Le thème, très large, de « l’intelligence animale » serait spécifié au moyen d’une focale sur la dimension « sociale » de cette intelligence : ici à nouveau, il conviendra de s’interroger sur ce que recouvre cette notion de « social » et sur la façon dont elle est éprouvée : dans l’interaction à deux, dans le fonctionnement du groupe, dans la projection altruiste, etc.
Dans le contexte francophone, les travaux de Frederic Cuvier sur l’instinct social, de la psychologie expérimentale et comparée de Théodule Ribot portant sur la vie affective, ou encore les travaux de Pierre Flourens (De l’instinct et de l’intelligence des animaux, 1861) pourraient gagner à être mis en lumière, lu et examinés dans cette perspective.
On peut en outre inviter les contributeurs et contributrices à prolonger le geste de l’historienne Marion Thomas (2024 : 179), qui démontre la « valeur épistémique » acquise par la coopération et la confiance dans les expériences des premiers psychologues intéressés aux comportements animaux. On trouve cette idée développée ça-et-là chez Yerkes, notamment dans l’importance qu’il accorde à la notion de « house-keeping » pour garder les singes dans des conditions de détention optimales (voir Montgomery, 2015 : 32), et ainsi favoriser leurs performances à la réalisation de tests. Cette précaution, sans doute plus méthodologique qu’éthique, se retrouve également chez Guillaume & Meyerson en France (Thomas, 2010), ou encore chez Boutan qui parle de « tendresse » pour obtenir la confiance de leurs sujets expérimentés (Thomas, 2024). Des développements sur ces questions de confiance sont évidemment présents dans les travaux postérieurs de Susan Savage-Rumbaugh .
Un article sera consacré en particulier à la place des femmes dans la psychologie comparée, autour des figures de Rosalia Abreu et sa fille, Margareth Washburn ou Ladygina Kohts. L’idée est de voir la place particulière qu’y prend la dimension sociale (collective, coopérative) de la cognition dans les travaux réalisés par ces figures féminines importantes (bien que peu connues).
Un article portant sur la psychologie comparée et l’éthologie cognitive pourrait contribuer à documenter l’avènement des motifs explicitement cognitifs dans la démarche comparatiste à partir des années 1960-1970. Cela pourrait être traité dans la perspective d’une histoire des sciences, ou d’une histoire des idées, qui examinerait les effets que les travaux sur la théorie de l’esprit chez les animaux ont eu dans le domaine philosophique (avec la participation active de la philosophie de l’esprit à la discussion).
La psychologie comparée, et plus généralement les recherches sur le comportement animal, ne sont pas imperméables aux questions de théorie sociale, que ce soit thématiquement (avec les études sur la « coopération » par exemple), ou historiquement, avec les liens ténus qui ont pu unir chercheurs en psychologie animale d’une part, et philosophes et sociologues d’autre part. De ce point de vue, un article sur les liens entre le pragmatisme américain et les études sur le comportement animal serait pertinent. Il pourrait s’agir, par exemple, de voir comment les notions qui traversent l’œuvre de G. H. Mead (notamment celles de « soi » et de « société », fermement adossées au maniement du langage et donc excluant ispo facto les animaux non-verbaux), peuvent – ou non – être comprises à la lumière des travaux expérimentaux menés par Mead avec des animaux de laboratoire. La psychologie animale naissante a par ailleurs pu être pensée comme mise à l’épreuve du programme pragmatiste « d’empirisme radical », comme cela est explicitement formulé dans le titre de l’ouvrage d’Edwin Holt (élève de James et par la suite directeur de thèse de Tolman à Harvard) : Animal Drive and the Learning Process : An Essay Toward Radical Empiricism (1931). De manière générale, les pères du pragmatisme américain ont eu parmi leurs élèves des grands noms du behaviorisme (Thorndike fut l’élève de James ; Watson celui de Dewey). En outre, le psychologue et primatologue Yerkes a laissé une correspondance attestant d’échanges fournis avec John Dewey et William James. Dans la continuité du geste amorcé par Quéré (2004), interroger les liens entre pragmatisme et behaviorisme (autour de la conceptualisation de la notion de « conduite » par exemple) pourrait également apporter une contribution intéressante à l’histoire de l’étude du comportement animal et à ses liens étroits avec la psychologie sociale et la théorie sociale.
Enfin, il pourrait être intéressant d’accueillir un article de la part d’un.e primatologue intéressé.e à la cognition sociale des primates non-humains « répondant » aux problèmes de biais méthodologiques soulevés dans le numéro – notamment de la part de quelqu’un adressant la question de la validité écologique et pratiquant des « field experiments ».
References
Abramson, C. I. (2018). Let us bring comparative psychology back. International Journal of Comparative Psychology, 31.
Andrews, K., & Monsó, S. (2026). Does comparative cognition have a WEIRD problem?. Journal of Comparative Psychology, 140(1), 4.
Bard, K., & Leavens, D. (2014). The importance of development for comparative primatology. Annual Review of Anthropology, 43(1).
Beach, F. (1950). The snark was a boojum. American Psychologist, 5(4), 115.
Boesch, C. (2007). What makes us human (Homo sapiens)? The challenge of cognitive cross-species comparison. Journal of Comparative Psychology, 121(3), 227.
Bräuer, J., Hanus, D., Pika, S., Gray, R., & Uomini, N. (2020). Old and new approaches to animal cognition: There is not “one cognition”. Journal of Intelligence, 8(3), 28.
Dewsbury, D. (2000). Comparative cognition in the 1930s. Psychonomic Bulletin & Review, 7(2), 267-283.
Gerber, L. (2022). Le laboratoire des esprits animaux. Modéliser le trouble mental à l’ère de la psychopharmacologie. BHMS Editions.
Haraway, D. (1989). Primate visions: Gender, race, and nature in the world of modern science. Routledge.
Humphrey, N. (1976). The social function of intellect. In Growing Points in Ethology (ed. P. Bateson & R. Hinde), Cambridge University Press, pp. 303-317
Leavens, D., Bard, K., & Hopkins, W. (2019). The mismeasure of ape social cognition. Animal cognition, 22(4), 487-504.
Lockard, R. B. (1971). Reflections on the fall of comparative psychology: Is there a message for us all?. American Psychologist, 26(2), 168.
Logan C., (2002). « Before there were standards: the role of test animals in the production of empirical generality in physiology », Journal of the History of Biology (35), 329-363.
Montgomery, G. (2015). Primates in the real world: escaping primate folklore and creating primate science. University of Virginia Press.
Racine TP, Leavens DA, Susswein N, Wereha TJ. 2008. Conceptual and methodological issues in the investigation of primate intersubjectivity. In Enacting Intersubjectivity: A Cognitive and Social Perspective to the Study of Interactions (ed. F Morganti, A Carassa, G Riva), Amsterdam: IOS, 65-79.
Robins, R., Gosling, S., & Craik, K. H. (1999). An empirical analysis of trends in psychology. American Psychologist, 54(2), 117-128
Shettleworth, S.J., 1993. Where is the comparison in comparative cognition? Alternative research programs. Psychological Science 4, 179-184.
Stuhrmann, C. (2022). “It Felt More like a Revolution.” How Behavioral Ecology Succeeded Ethology, 1970–1990. Berichte zur Wissenschaftsgeschichte, 45(1-2), 135-163.
Thomas, M. (2024). Chimpanzees as “Resisters” or “Collaborators”: Animal Agency in Biomedical and Psychology Experiments at the Pasteur Institute in Paris and the Yale Laboratories for Primate Biology in the US (1903–1930). In The Riddle of Organismal Agency, Routledge, 171-185.
Webb, C. (2025). The arrogant ape: the myth of human exceptionalism and why it matters. New York, NY: Avery.
Wyers, E.., Adler, H., Carpen, K., Chiszar, D., Demarest, J., Flanagan Jr, O. J., ... & Tobach, E. (1980). The sociobiological challenge to psychology: On the proposal to" cannibalize" comparative psychology. American Psychologist, 35(11), 955.
Date de publication : Dec 2027
Merci de faire parvenir à la coordinatrice du numéro (chloe.mondeme@cnrs.fr) une note d’intention, idéalement avant Septembre 2026.
Envoyez votre manuscrit (ou vos questions) à soumission@intellectica.org
Instructions aux auteurs : http://intellectica.org/fr/auteurs
Les articles, en français ou en anglais (pour les autrices et auteurs non francophones), publiés par Intellectica ne sont pas techniques de sorte qu'ils peuvent être lus par un public plus large de lecteurs ayant déjà une certaine accointance avec le domaine. Les articles sont donc de nature épistémologique et tentent de rendre compte des tendances de fond d'une thématique. Vous pouvez consulter les archives en ligne d'Intellectica pour voir le type d'article que la revue a publié au fil des ans (http://intellectica.org/fr/numeros).
Argumentaire du numéro
Les connaissances sur la cognition sociale des animaux non-humains sont généralement établies sur la base d’un raisonnement comparatiste, et une espèce en particulier sert d’étalon : l’espèce humaine, à partir de laquelle, implicitement ou non, on compare, évalue, mesure et tente de comprendre le comportement d’autres espèces. Ce numéro spécial s’intéresse au comportement social, et en particulier à la cognition sociale, entendue en première intention comme une forme de cognition qui se déploie par et dans l’interaction avec autrui. Quand on enquête sur la cognition sociale d’espèces non-humaines dans une perspective comparatiste, que compare-t-on vraiment ? Quels sont généralement les présupposés d’une telle démarche ? S’agit-il d’affirmer que les organismes ont élaboré des formes de cognition ajustées à leurs « niches cognitives » spécifiques, comme le supposerait une conception darwinienne de l’évolution – ou bien évalue-t-on leur capacité à déployer des formes de cognition appréciées pour leur proximité avec celle de l’humain, réinstaurant insidieusement une scala naturae ? Les travaux de recherche contemporains en cognition sociale comparée sont ambigus sur le sujet – et le présent numéro se veut l’occasion d’un examen, historique et critique, approfondi.
Il y a dans l’historiographie de la psychologie comparée une idée répandue, mais mise à mal par Dewsbury (2000) selon laquelle les recherches portant proprement sur la cognition des animaux n’auraient fleuri que dans les années 1960 – les décennies précédentes étant marquées par l’hégémonie du behaviorisme et sa conception mécaniciste du comportement (négligeant ainsi sa dimension proprement sociale) – et qu’elles auraient émergé sous l’impulsion d’une révolution cognitive généralisée, documentée ailleurs dans l’histoire des idées (Shettleworth, 1998). Dewsbury nous rappelle qu’au contraire, dès la fin du 19ème siècle, de nombreux travaux sur « l’intelligence » ou la « mentalité » des animaux existaient déjà, et n’ont pas cessé de se multiplier pendant la période behavioriste, notamment au laboratoire de Yerkes, en Floride (voir Dewsbury, 2000 ; Haraway 1989 ; Montgomery, 2015 ; Thomas, 2024). À condition de définir largement l’étude de « la cognition » comme l’étude d’activités mentales (impliquant l’opération de processus « autres qu’instinctifs ou associationnistes », voir Dewsbury, p. 268), il est clair que ces préoccupations ont été celles des premiers chercheurs intéressés à l’intelligence des animaux, dès la fin du 19ème siècle. Or, ces études avaient déjà fait le constat de l’importance de la dimension « sociale » (i.e. ici, collective, dans l’interaction à deux ou plus) et de l’importance de la coopération dans l’expression de la cognition. Ces hypothèses seront « redécouvertes » par la cognition sociale comparée qui, semble-t-il, ne se revendique pas de ces travaux (mais plutôt de Humphrey (1976) et ses « social functions of intellect »).
Si la psychologie comparée a été déclarée moribonde à partir de la seconde moitié du 20ème siècle (Beach, 1950 ; Lockhard, 1971), et a été de ce fait en grande partie marginalisée (voir Abramson, 2018 pour un tableau complet relatant de manière éloquente l’éviction progressive de toutes les thématiques chères à la psychologie comparée dans les textbooks et les revues du champ), pour autant, l’étude du comportement et de l’intelligence animale n’a pas disparu, bien au contraire. Elle a simplement changé de nom, et très légèrement de focale aussi, ce qui a conduit à accorder une importance plus grande à la dimension sociale de l’exercice de cette cognition.
La psychologie comparée, qui se présentait justement comme l’étude de l’esprit et du comportement chez les animaux (« the study of mind and behavior ») a donc laissé progressivement place à la « cognition comparée », mettant ainsi l’emphase sur les phénomènes de l’esprit plus que sur l’étude du comportement animal. Cette tendance a suivi le déclin du behaviorisme comme paradigme scientifique, et elle témoigne de ce que certains auteurs ont appelé un « cognitive creep » dans les productions en sciences du comportement animal (Abramson 2018 ; Robins, Gosling, Craik, 1999). Elle a bien sûr été grandement favorisée par l’entrée de la philosophie de l’esprit dans le débat sur la cognition animale (voir le numéro spécial de Behavioral and Brain Sciences de 1978). Ce double mouvement, vers la cognition (vs lois comportementales) d’une part, et vers la cognition sociale (vs formes de raisonnement causal) d’autre part, est le cadre général dans lequel ce numéro entend se déployer.
L’objectif du présent numéro spécial est double. Il s’agit à la fois de documenter historiquement ce « cognitive shift » qui a fait passer de la psychologie comparée à une « cognition sociale comparée », tout en prenant soin de nuancer la portée de ce « tournant » : comme nous l’avons évoqué, il y a toujours eu des expériences sur l’intelligence animale qui la reliait dès le début à des questions de cognition sociale (ex. coopération entre deux partenaires pour obtenir une ressource, par exemple). Il s’agit en outre d’examiner les effets et limites d’une approche comparatiste pour l’enquête sur la cognition sociale : à partir du moment où c’est le paramètre social qui est investigué, qu’advient-il des nécessaires processus de standardisation et de réduction au cœur de la démarche expérimentale en psychologie (Logan, 2001 ; Gerber, 2019) ? L’attitude expérimentale suppose en effet des organismes et des procédures standardisées (e.g., le rat Wistar, le labyrinthe, le Wisconsin General Test Apparatus, etc.). Dans les expériences en cognition sociale, la variation individuelle et spécifique (biologique et comportementale) apparait comme un obstacle épistémologique important, souvent négligé par les praticiens, mais mis en évidence par une littérature critique, encore largement marginale mais de plus en plus visible (Andrews & Monso, 2025 ; Bard & Leavens, 2014 ; Boesch, 2007, 2018 ; Braüer & al., 2020 ; Leavens & al., 2014 ; Racine & al., 2008; Webb, 2025). Intuitivement, le problème se pose en ces termes : si les petits individus humains et les individus singes d’une expérience donnée ne sont pas socialisés de la même manière, et ne sont pas non plus exactement soumis au même set-up expérimental (dans l’environnement relativement chaleureux d’un babylab pour les uns, et derrière des barreaux d’une cage pour les autres), que va-t-on au juste évaluer quand on va comparer la cognition sociale du singe et de l’enfant ?
Le numéro accueillera des contributions de la part de chercheuses et chercheurs en histoire des sciences, histoires des idées, philosophie, linguistique, psychologie comparée, et/ou primatologie.
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Thèmes des articles pressentis pour le numéro (indicatifs)
Un ou des articles en histoire des sciences et des idées portant sur les travaux pionniers de la psychologie animale seraient bienvenus. Il pourrait s’agir par exemple d’examiner les travaux de Margareth Washburn, de George Romanes, de Lloyd Morgan (Animal, Life and Intelligence, 1890), ou encore de se pencher attentivement sur la notion d’insight chez Koehler et sa reprise par Yerkes, sur les travaux de Maier (1929 « Reasoning in white rats »), ou encore sur ceux de LT Hobhouse (1901, Mind in Evolution), afin de discuter et d’illustrer, historiquement et empiriquement, l’idée de Dewsbury (2000) selon laquelle il est inexact de dire qu’avant 1960 il n’y avait pas de recherches sur la « cognition » en psychologie comparée. Le thème, très large, de « l’intelligence animale » serait spécifié au moyen d’une focale sur la dimension « sociale » de cette intelligence : ici à nouveau, il conviendra de s’interroger sur ce que recouvre cette notion de « social » et sur la façon dont elle est éprouvée : dans l’interaction à deux, dans le fonctionnement du groupe, dans la projection altruiste, etc.
Dans le contexte francophone, les travaux de Frederic Cuvier sur l’instinct social, de la psychologie expérimentale et comparée de Théodule Ribot portant sur la vie affective, ou encore les travaux de Pierre Flourens (De l’instinct et de l’intelligence des animaux, 1861) pourraient gagner à être mis en lumière, lu et examinés dans cette perspective.
On peut en outre inviter les contributeurs et contributrices à prolonger le geste de l’historienne Marion Thomas (2024 : 179), qui démontre la « valeur épistémique » acquise par la coopération et la confiance dans les expériences des premiers psychologues intéressés aux comportements animaux. On trouve cette idée développée ça-et-là chez Yerkes, notamment dans l’importance qu’il accorde à la notion de « house-keeping » pour garder les singes dans des conditions de détention optimales (voir Montgomery, 2015 : 32), et ainsi favoriser leurs performances à la réalisation de tests. Cette précaution, sans doute plus méthodologique qu’éthique, se retrouve également chez Guillaume & Meyerson en France (Thomas, 2010), ou encore chez Boutan qui parle de « tendresse » pour obtenir la confiance de leurs sujets expérimentés (Thomas, 2024). Des développements sur ces questions de confiance sont évidemment présents dans les travaux postérieurs de Susan Savage-Rumbaugh .
Un article sera consacré en particulier à la place des femmes dans la psychologie comparée, autour des figures de Rosalia Abreu et sa fille, Margareth Washburn ou Ladygina Kohts. L’idée est de voir la place particulière qu’y prend la dimension sociale (collective, coopérative) de la cognition dans les travaux réalisés par ces figures féminines importantes (bien que peu connues).
Un article portant sur la psychologie comparée et l’éthologie cognitive pourrait contribuer à documenter l’avènement des motifs explicitement cognitifs dans la démarche comparatiste à partir des années 1960-1970. Cela pourrait être traité dans la perspective d’une histoire des sciences, ou d’une histoire des idées, qui examinerait les effets que les travaux sur la théorie de l’esprit chez les animaux ont eu dans le domaine philosophique (avec la participation active de la philosophie de l’esprit à la discussion).
La psychologie comparée, et plus généralement les recherches sur le comportement animal, ne sont pas imperméables aux questions de théorie sociale, que ce soit thématiquement (avec les études sur la « coopération » par exemple), ou historiquement, avec les liens ténus qui ont pu unir chercheurs en psychologie animale d’une part, et philosophes et sociologues d’autre part. De ce point de vue, un article sur les liens entre le pragmatisme américain et les études sur le comportement animal serait pertinent. Il pourrait s’agir, par exemple, de voir comment les notions qui traversent l’œuvre de G. H. Mead (notamment celles de « soi » et de « société », fermement adossées au maniement du langage et donc excluant ispo facto les animaux non-verbaux), peuvent – ou non – être comprises à la lumière des travaux expérimentaux menés par Mead avec des animaux de laboratoire. La psychologie animale naissante a par ailleurs pu être pensée comme mise à l’épreuve du programme pragmatiste « d’empirisme radical », comme cela est explicitement formulé dans le titre de l’ouvrage d’Edwin Holt (élève de James et par la suite directeur de thèse de Tolman à Harvard) : Animal Drive and the Learning Process : An Essay Toward Radical Empiricism (1931). De manière générale, les pères du pragmatisme américain ont eu parmi leurs élèves des grands noms du behaviorisme (Thorndike fut l’élève de James ; Watson celui de Dewey). En outre, le psychologue et primatologue Yerkes a laissé une correspondance attestant d’échanges fournis avec John Dewey et William James. Dans la continuité du geste amorcé par Quéré (2004), interroger les liens entre pragmatisme et behaviorisme (autour de la conceptualisation de la notion de « conduite » par exemple) pourrait également apporter une contribution intéressante à l’histoire de l’étude du comportement animal et à ses liens étroits avec la psychologie sociale et la théorie sociale.
Enfin, il pourrait être intéressant d’accueillir un article de la part d’un.e primatologue intéressé.e à la cognition sociale des primates non-humains « répondant » aux problèmes de biais méthodologiques soulevés dans le numéro – notamment de la part de quelqu’un adressant la question de la validité écologique et pratiquant des « field experiments ».
References
Abramson, C. I. (2018). Let us bring comparative psychology back. International Journal of Comparative Psychology, 31.
Andrews, K., & Monsó, S. (2026). Does comparative cognition have a WEIRD problem?. Journal of Comparative Psychology, 140(1), 4.
Bard, K., & Leavens, D. (2014). The importance of development for comparative primatology. Annual Review of Anthropology, 43(1).
Beach, F. (1950). The snark was a boojum. American Psychologist, 5(4), 115.
Boesch, C. (2007). What makes us human (Homo sapiens)? The challenge of cognitive cross-species comparison. Journal of Comparative Psychology, 121(3), 227.
Bräuer, J., Hanus, D., Pika, S., Gray, R., & Uomini, N. (2020). Old and new approaches to animal cognition: There is not “one cognition”. Journal of Intelligence, 8(3), 28.
Dewsbury, D. (2000). Comparative cognition in the 1930s. Psychonomic Bulletin & Review, 7(2), 267-283.
Gerber, L. (2022). Le laboratoire des esprits animaux. Modéliser le trouble mental à l’ère de la psychopharmacologie. BHMS Editions.
Haraway, D. (1989). Primate visions: Gender, race, and nature in the world of modern science. Routledge.
Humphrey, N. (1976). The social function of intellect. In Growing Points in Ethology (ed. P. Bateson & R. Hinde), Cambridge University Press, pp. 303-317
Leavens, D., Bard, K., & Hopkins, W. (2019). The mismeasure of ape social cognition. Animal cognition, 22(4), 487-504.
Lockard, R. B. (1971). Reflections on the fall of comparative psychology: Is there a message for us all?. American Psychologist, 26(2), 168.
Logan C., (2002). « Before there were standards: the role of test animals in the production of empirical generality in physiology », Journal of the History of Biology (35), 329-363.
Montgomery, G. (2015). Primates in the real world: escaping primate folklore and creating primate science. University of Virginia Press.
Racine TP, Leavens DA, Susswein N, Wereha TJ. 2008. Conceptual and methodological issues in the investigation of primate intersubjectivity. In Enacting Intersubjectivity: A Cognitive and Social Perspective to the Study of Interactions (ed. F Morganti, A Carassa, G Riva), Amsterdam: IOS, 65-79.
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