N°82 - 2025/1

Lieux et modes d’existence du savoir expérientiel : savoirs incorporés, savoirs situés

Breton Hervé, Halloy Arnaud

Appel à contribution volume 82 : Lieux et modes d’existence du savoir expérientiel : savoirs incorporés, savoirs situés, coordonné par Hervé Breton et Arnaud Halloy



Les savoirs expérientiels connaissent une actualité vive dans les discours et les pratiques, au point d’être devenus des objets naturalisés qui tendent à se donner à penser sans interrogation sur leur mode réel d’existence. L’objet de ce dossier ne consiste pas à proposer une critique de la notion elle-même, comme l’a notamment fait Lochard (2007), mais d’interroger les lieux, conditions et modalités à partir desquels celle-ci trouve sa consistance et légitimité dans les discours et pratiques où ils sont mobilisés. Il faut en effet en convenir, la notion de savoir expérientiel est saisie via une pluralité de termes, sans que chacun d’entre eux ne soit véritablement spécifié : savoirs tacites (Polany, 2009), savoirs cachés (Schön, 1984), savoirs locaux (Maehira, 2011), savoirs incorporés (Durrive, 2020), savoirs d’action (Barbier, 2011)… Chacun de ces termes désigne un type de ressource dont les lieux d’émergence, les processus de constitution et les modes d’existence demandent à être caractérisés. Parmi l’ensemble des termes précédemment énoncés, les savoirs incorporés feront l’objet d’un examen soutenu dans ce nouveau dossier de la revue Intellectica. Il s’agit en effet de penser les savoirs expérientiels à partir d’un lieu, le corps et de ses modes d’incarnation dans le monde (Merleau-Ponty, 1994/2005). De manière plus contemporaine, Leplat, dès 1995, avance l’idée de compétences incorporées pour désigner celles « qui font corps avec les actions qui les expriment ». La formule peut sembler énigmatique, car elle semble attribuer aux compétences elles-mêmes une agentivité en propre. Elle permet cependant d’interroger à partir des théories de l’agentivité les modes et lieux d’existence des savoirs expérientiels, en relation notamment avec les travaux sur les capacités (Chauviré, 2002), dispositions (Bourdieu, 1998), habitudes d’action (Romano, 2011), ou régimes d’activité (Billeter, 2009).

Il s’agit donc dans ce dossier de procéder à un travail de différenciation et de spécification des théories à partir desquels les savoirs expérientiels sont conçus et caractérisés dans les recherches en sciences sociales, sciences cognitives, en santé et dans les domaines de l’intelligence artificielle. Trois plans distincts peuvent être différenciés : celui des processus de constitution des savoirs expérientiels (1), celui de leur localisation (2), celui de leur mode d’existence (3).

Le premier plan, celui des processus de constitution, suppose d’interroger les modalités à partir desquelles des savoirs se constituent pour le sujet dans le cours de l’expérience, ou dans l’après-coup du vécu. Pour cela, un travail de définition sera réalisé, afin de caractériser ce qu’est cette ressource (vécu, connaissances, pairs, récits, …) et de spécifier la manière dont peut être pensé ce processus d’acquisition : qu’est-ce qui participe de la constitution des savoirs expérientiels ? Quelles dispositions et quels environnements en facilitent l’acquisition ? Quelles modalités d’expression participent à leur identification, recrutement et légitimation ?

Le deuxième plan concerne la localisation des savoirs expérientiels. Ici, le caractère substantiel des savoirs expérientiels et leur localisation sont interrogés. Cette dimension à la fois spatiale, sociale et matérielle est régulièrement contenue dans la dénomination utilisée pour désigner les savoirs expérientiels : savoirs situés, savoirs incorporés, savoirs distribués, savoirs pratiques, savoirs locaux… Chacune des dénominations désigne un lieu privilégié d’expression des savoirs expérientiels et mobilise, sans toujours l’expliciter, une théorie des contextes qui demande à être spécifiée : qu’il s’agisse de dispositifs (Foucault 1994, Agamben 2007), de cadres de l’expérience (Goffman 1991), de milieu de vie (Canguilhem 1952), de mondes (Becker 1988), de communautés de pratique (Lave & Wenger 1991) ou épistémique (Akrich 2010), la question au cœur de la localisation des savoirs expérientiels est celle de leur unité d’analyse pertinente et du rôle des contextes dans leur constitution : Où faut-il localiser les savoirs expérientiels : dans les sujets ou dans les contextes ? Résultent-ils de la sédimentation d’expériences prsonnelles ou sont-ils le produit émergeant de situations ? Sont-ils distribués dans le milieu ou inscrits dans des corps ? En d’autres termes, à qui attribuer ou plutôt où positionner la préséance du rôle formateur des savoirs expérientiels : dans les ressources culturelles telles que le langage, les discours et les lieux et pratiques partagés, ou dans les ressources de l’individu, fort d’une histoire incorporée sous la forme de prescriptions et dispositions personnelles ?

Le troisième plan, celui des modes d’existence des savoirs expérientiels concerne leur mode de donation institutionnelle et les processus politiques qui participent de leur manifestation. Il s’agit ici de considérer ce qui participe, par différenciation de la dynamique d’acquisition à partir de laquelle une ressource advient du fait de l’expérience éprouvée, de la donation de savoirs expérientiels au sein d’environnements traversés par des champs de force selon des configurations, des tendances, des rythmes et des rapports de pouvoir à examiner. La notion de modes d’existence désigne alors des temporalités, des jeux d’échelle, des régimes d’intensité et des modes de donation de savoirs expérientiels inscrits dans l’agenda d’acteurs distincts poursuivant des objectifs distincts : A quoi et à qui servent les savoirs expérientiels ? Quelles sont leurs raisons d’être et à quelles fins sont-ils mobilisés, voire instrumentalisés ? Selon quels modes d’existence se manifestent-ils : politique, activististe, scientifique, narratif, poétique, etc. ?
Les textes proposés pour ce dossier pourront s’inscrire dans un ou plusieurs des trois plans précédemment formalisés. Chacun des articles visera à définir et étayer, par des études théoriques et/ou empiriques, la notion de savoirs expérientiels, à partir de recherches ancrées en sciences cognitives, philosophie de l’esprit, sciences de l’éducation, anthropologie, sociologie, histoire, santé, intelligence artificielle.

Les articles, en français ou en anglais (pour les autrices et auteurs non francophones), publiés par Intellectica ne sont pas techniques de sorte qu’ils peuvent être lus par un public plus large de lecteurs ayant déjà une certaine accointance avec le domaine. Les articles sont donc de nature épistémologique et tentent de rendre compte des tendances de fond d’une thématique. Vous pouvez consulter les archives en ligne d’Intellectica pour voir le type d’article que la revue a publié au fil des ans (http://intellectica.org/fr/numeros).

Soumission
Envoyez votre manuscrit (ou vos questions) à soumission@intellectica.org, herve.breton@univ-tours.fr, Arnaud.HALLOY@univ-cotedazur.fr
Instructions aux auteurs : https://intellectica.org/fr/auteurs
Date limite : 15 septembre 2024

Références bibliographiques
Agamben, G., (2007). Qu’est–ce qu’un dispositif?, Paris, Rivages Poche.
Barbier, J-M. (2011). Savoirs théoriques et savoirs d'action. Presses Universitaires de France.
Becker, H. (1988) Les mondes de l’art. Paris, Flammarion.
Billeter, F. (2009). Leçons sur Tchouang-Tseu. Alia.
Chauviré, C. (2002). Dispositions ou capacités. La régularité. (p. 25-48). Édition de l’EHESS.
Bourdieu, E. (1998). Savoir Faire. Contribution à une théorie dispositionnelle de l’action. Seuil.
Canguilhem, G. (1952), « Le vivant et son milieu », in La connaissance de la vie, Hachette, 160-193.
Depraz, N. Varela, F-J. Vermersch, P. (2011). A l’épreuve de l’expérience. Pour une pratique phénoménologique. Zeta Books.
Durrive, L. (2010). L’activité humaine, à la fois intellectuelle et vitale: Les éclairages complémentaires de Pierre Pastré et d’Yves Schwartz. Travail et Apprentissages, 6, 25-45.
Foucault, M., 1994, Dits et Ecrits (1954-1988), Tome IV : 1980-1988, texte n°363, Defert, D. et Ewald, F. (eds.), Paris, Gallimard.
Goffman, E., [1974]1991, Les cadres de l’expérience, Paris, Les éditions de Minuit.
Lave, J. & Wenger, E., 1991, Situated Learning. Legitimate Peripheral Participation, Cambridge, Cambridge University Press.
Leplat, J. (2003 [1995]). À propos des compétences incorporées. Éducation Permanente, 234-235, 217-229.
Lochard, Y. (2007). L'avènement des « savoirs expérientiels ». La Revue de l'Ires, 55, 79-95.
Maehira, Y. (2011). Savoir local, histoire de vie et apprentissage collectif au Japon. Dans : P Galvani, Y de Champlain, D Nolin, G Dubé (coord.). Moments de formation et mise en sens de soi (p. 215-220). L’Harmattan.
Merleau-Ponty, M. (1945/2005). La phénoménologie de la perception. Gallimard.
Polanyi, M. (2009). The tacit dimension. The University of Chicago Press.
Romano, C. (2011). L’équivoque de l’habitude. Revue Germanique Internationale, n°12, 187-204.
Schön Donald A., (1984).The Reflective Practitioner: How Professionals Think in Action, New York, Basic Books.
Varela, F. Thompson, E. Rosch, E. (1993). The embodied mind. Cognitive science and human Experience. MIT Press.
Varela, F. (1995). The Re-Enchantment of the Concrete. Some Biological Ingredients for a Nouvelle Cognitive Science. In L. Steel and R. Brooks, The Artificial Life Route to Artificial Intelligence. Building Embodied, Situated Agents (pp. 11-23). Routledge.
Varela, F. Shear, J. (2002). The view from Within. First person approach in the study of consciousness. Tharvetan.
Varela, F. (2004). Quel savoir pour quelle éthique. Action, sagesse et cognition. La découverte.