N°74 - 2021/1

Mémoire et cognition incarnée : comment le sens du monde se construit-il dans nos interactions avec l'environnement ?

Versace Rémy

Appel à contributions pour un numéro spécial (n° 74) de la revue Intellectica (Intellectica.org) coordonné Rémy Versace, professeur de psychologie cognitive à l’université Lumière Lyon 2, et chercheur au Laboratoire d’étude des mécanismes cognitifs.



Argumentaire :
Pendant longtemps, les sciences cognitives ont tenté de décrire les mécanismes à la base des comportements en privilégiant une approche modulariste décrivant la cognition comme un ensemble de systèmes hautement spécialisés, impliquant différents niveaux de représentations internes, et intervenant avant tout selon un mode séquentiel. Au-delà de la modularité, cette approche cognitiviste ou internaliste a pour caractéristique de mettre en avant l’idée que la cognition ne serait composée que de représentations symboliques et abstraites, indépendantes des interactions sensorimotrices qu’entretiennent les individus avec l’environnement.
Dans ce numéro thématique, nous défendrons une position radicalement opposée, celle d’une cognition dite incarnée (embodied cognition) et située (situated cognition). La cognition est incarnée car elle s’enracine dans les interactions qu’entretient le corps avec l’environnement et émerge donc de ces mêmes interactions. Elle est située car elle prend naissance dans la situation présente, « ici et maintenant ». L'approche incarnée de la cognition propose donc une conception externaliste dans le sens où c’est cette incarnation de l'organisme dans le monde qui définit et limite l'expression de la cognition. Elle n'est pas issue d'une succession de traitements impliquant des modules spécialisés, périphériques ou centraux, elle est fondamentalement interactionniste et dynamique.
Dans ce cadre, la mémoire est définie comme un système se modifiant au cours de nos expériences sensori-motrices et susceptibles de re-produire (simuler ou recréer) les états cognitifs correspondant à ces expériences. Ainsi les états mentaux (perceptions, souvenirs, connaissances, ressentis, …), et plus largement la cognition, ne proviennent pas de l’activation de représentations préétablies du monde, mais émergent dans l’instant présent à partir de la recréation ou simulation de nature sensori-motrice d’états antérieurs. Le sens du monde ne serait pas une réalité extérieure prédéterminée, il se construirait via nos interactions corporelles avec l’environnement.
On voit ici que si la cognition s’incarne dans l’espace des interactions, elle doit aussi se projeter sur la dimension temporelle, en ce sens que les expériences passées conditionnent la dynamique actuelle, et permettent aussi une projection dans le futur.
En donnant un rôle central à la dynamique des interactions corps-environnement, l'approche Cognition Incarnée traduit en fait un véritable virage conceptuel, ceci à double titre. D'une part, elle propose une conception intégrée du fonctionnement de l’individu dans laquelle il n'est plus possible de séparer les mécanismes perceptifs, mnésiques, moteurs, émotionnels, sociaux, etc. D’autre part, ce virage conceptuel suppose de définir l'efficacité du fonctionnement cognitif non pas selon un critère d'exactitude, mais selon un critère d'adaptabilité. Ainsi la mémoire n’a plus pour fonction de « récupérer » des connaissances, elle doit permettre plus largement l’adaptation de l’individu à la situation présente, à l’activité engagée, et à une projection dans le futur.
Ce numéro thématique se propose donc d’illustrer ce virage conceptuel, dans une perspective pluridisciplinaire (psychologie, neurosciences, informatique, philosophique, arts du spectacle, …), ceci à partir : a) d’une réflexion historique sur les conditions ayant permis son développement, b) d’exposés théoriques sur les diverses facettes de l’incarnation de la cognition, c) d’une présentation de travaux de recherche plus spécifiques, portant sur des populations saines ou pathologiques, jeunes ou âgées.



Les articles, en français ou en anglais, publiés par Intellectica ne sont pas techniques de sorte qu’ils peuvent être lus par un public plus large de lecteurs ayant déjà une certaine accointance avec le domaine. Les articles sont donc de nature épistémologique et tentent de rendre compte des tendances de fond d’une thématique. Vous pouvez consulter les archives en ligne d’Intellectica pour voir le type d’article que la revue a publié au fil des ans (http://intellectica.org/fr/numeros).



Soumission
Envoyez votre manuscrit (ou vos questions) à / Please send you manuscript (or your questions) to : soumission@intellectica.org
Instructions aux auteurs/instructions for authors : http://intellectica.org/fr/auteurs
Date limite / Deadline : 25 septembre 2020